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La Pilule de l'éveil

Les Contes de Terre Spirituelle - la pilule de l'éveil- les deux immortels

Le préfet Dong venait tout juste de passer la quarantaine quand une fièvre maligne l'emporta en quelques jours.Le malheur semblait s'acharner sur sa demeure car sa première épouse était morte en couches l'année précédente sans que l'enfant survive et il laissait maintenant une jeune et tendre beauté fraîchement épousée. Le visage creusé par le ruissellement des larmes, elle passa le jour et la nuit à veiller, prostrée près du corps, doublement étouffée par le chagrin. Elle était séparée d'un homme rare, d'une bonté et d'une vertu exceptionnelles. Et il était parti avant qu'elle puisse lui donner une descendance. Il y a en effet pas plus grand malheur pour un chinois que de ne pas avoir de successeur pour continuer le culte des ancêtres et de ne plus pouvoir ainsi continuer à améliorer leur sort dans l'Autre monde!
Alors que les premiers rayons du soleil filtraient à travers les stores, le cadavre fit entendre des gémissements. La jeune veuve se réveilla en sursauts et, affolée poussa un cri, croyant avoir affaire à un phénomène de possession ou à quelque maléfice. Sous les yeux ébahis de la maisonnée accourue au grand complet, le corps du préfet remua les lèvres et, dans un murmure, réclama à boire. C'était bien la voix, l'intonation du maître de maison. Après avoir bu un thé au ginseng, le mandarin ressuscité se redressa sur son lit de mort et demanda que quelqu'un prenne des notes car il avait un rêve bien étrange à raconter. Il vida encore la moité d'un bol de soupe et, bien calé contre des coussins, il commença son récit, entrecoupant sa narration par la dégustation de quelques gorgées de potage:
- Cette nuit, à la troisième veille, une voix venant du dehors m'a appelé par mon nom. Je suis sorti sur la véranda en enjambant le garde qui dormait à poings fermés. J'ai aperçu alors dans le jardin un inconnu en habits de haut fonctionnaire qui se tenait près d'un char où étaient attelés des chevaux dont les robes blanches scintillaient sous l’œil froid de la lune. Il m'a dit qu'il avait une convocation officielle à mon nom, puis, d'une poigne de fer, m'a pris par le bras pour me faire monter dans le char qui s'est élancé aussitôt avec la vigueur d'une bourrasque. Nous avons franchi le portail de la préfecture qui était grand ouvert et nous avons roulé dans l'obscurité à un train d'enfer. 
Les ombres des arbres ont dansé à une allure vertigineuse autour de nous, puis nous avons étés avalés par un brouillard laiteux, irisé par la lumière de l'astre nocturne. Les lambeaux de brumes se sont déchirés contre d'imposantes murailles qui ceinturaient une ville immense, apparemment la capitale d'un royaume lointain. Après avoir longé le mur d'enceinte aussi gris que le fer, nous sommes arrivés devant une porte rouge sang. Elle était flanquée de deux tours surmontés de pieux où étaient accrochées des têtes de morts et des peaux humaines fraîchement écorchées qui claquaient au vent comme des étendards. A notre approche, les deux battants se sont ouverts dans un grincement sinistre. La ville était quadrillée de grandes artères qui délimitaient une multitude de quartiers, palais, temples et bâtiments officiels. Le chars'est arrêté dans la cour de l'un d'eux et, après m'avoir fait monter un escalier monumental, mon guide m'a conduit dans une salle d'audience où siégeaient trois juges. 
"Greffier, a aboyer l'un d'eux, apportez nous le registre noir à la page du dénommé Dong, exerçant la fonction de préfet dans l'empire du milieu !"
Au bout d'un temps excessivement long, même en matière de bureaucratie, la voix du juge a déchiré le silence: 
"Greffier! Que se passe-t-il? vous êtes vous endormi le nez sur le registre?
- Veuillez m'excuser, votre honneur, je ne trouve pas mention du dénommé Dong!"
Le Magistrat a fait un moulinet avec sa longue manche, trahissant quelque peu son impatience, et a repris d'une voix condescendante :
"Faites un peu preuve d'initiative mon ami ! nous perdons un temps précieux. Le tribunal est engorgé ces temps-ci. Allez donc chercher le registre rouge, ceui des cas litigieux."
 Le greffier a rapporté un nouveau livre qu'il s'est empressé de feuilleter et, soudain, il s'est exclamé:
"Il est bien consigné ici ! Dong, préfet de l'empire du milieu. Homme vertueux, d'une compassion et d'une droiture exemplaires. Cas d'espèce rarissime dans l'administration de la dynastie actuelle. A fait beaucoup de bien autour de lui, a aider beaucoup de monde sans distinction de rang ni de richesse. Meurt dans sa quarantième année, sans laisser de descendance."
Les juges ont parlé à voix basse un moment, puis le président du tribunal à déclaré sur un ton solennel: 
"Il doit y avoir un erreur, il s'agit sans doute d'une négligence d'un fonctionnaire d'un fonctionnaire de l'état civil du destin. Quelle injustice ! Un homme aussi méritant qui meurt dans la force de l'age sans avoir pu perpétuer sa lignée ! Cela constitue un mauvais exemple pour les autres humains. Ce n'est pas du tout encourageant pour ceux qui veulent faire le bien. Nous allons déposer une requête auprès de sa majesté Yan Lo. Affaire suivante !"
Je me suis alors tourné vers mon guide qui était resté à mes côtés pour lui demander: 
"Pardonnez ma curiosité, mais ne serait-ce pas l'un des tribunaux es enfers? Si je comprends bien, je suis donc mort?"
Il m'a posé la main sur mon épaule et m'a répondu avec un grand sourire:
"Ne vous inquiétez-pas, tout va bien. Votre affaire est entre de bonnes mains. Vous êtes tombés sur le meilleur des vingt-quatre tribunaux infernaux. Des juges intègres et bienveillants. Comme vous êtes dans le registre rouge, celui des hommes vertueux en situation irrégulière, et comme il n'est pas besoin de papier monnaie, ni d'encens, ni de libation pour influencer les magistrats, vous avez toutes les chances de rentrer chez vous."
Pendant ce temps, on avait emmené un mandarin qui portait la tenue vermillon et les disques de jade d'un haut dignitaire de la cour impériale.
"Greffier, a ordonné le juge, instruisez nous sur l'identité et le passé terrestre du prévenu."
Le scribe a ouvert le registre noir et n'a pas tardé à lire la note suivante:
"Chen Li, Ministre de la Justice de l'empire du milieu. Après avoir intrigué pour écarter injustement ses collègues afin de prendre leur place, a profité de sa charge pour s'enrichir et étendre son pouvoir sans scrupule. Coupable de corruption, enlèvements, faux-témoignages, luxure, actes de torture et condamnation d'innocents. Il meurt dans son lit sans manifester le moindre remords."
Les juges ont délibéré et l'un d'eux a lu la sentence suivante :
"Le dénommé Chen-Li, ayant déshonoré la tache sacrée qui lui était confiée par le Fils du Ciel, est condamné à subir à son tour toutes les formes de supplices qu'il a fait subir à ses semblables. Il sera détenu pendant quatre cycles célestes dans la geôle neuf fois obscure des enfers afin de purifier son esprit par les cinq éléments. Il devra ensuite se réincarner sous la forme d'un chien, puis sous celle d'un âne, et, enfin dans une famille misérable."
Le ministre a protesté énergiquement, clamé son innocence, invoqué l'erreur judiciaire, braillé qu'il voulait faire appel, menacé les juges. Des gardes, des démons à tête de cheval, de porc et de reptiles ont fait irruption dans la salle, ont ligoté le forcené et l'ont bâillonné. L'un des juge s'est alors adressé au condamné en ces termes:
"Sachez que tous vos faits et gestes ont été scrupuleusement noté dans nos registres et que rien de ce qui ne se passe dans le monde des humains ne peut nous échapper. La liste de vos crimes et délits, fort longue, a été minutieusement vérifiée, et voila pourquoi votre instruction a duré près d'un an. Sachez également que la justice du royaume des ténèbres est implacable mais impartiale. Tout mérite est tôt ou tard récompensé, toute faute est immanquablement sanctionnée. Et pour vous rafraîchir la mémoire et faire cesser vos récriminations, que l'on apporte le miroir de la Vérité." 
Un assistant a sorti d'un coffre ouvragé, une psyché (un miroir sur chassie que l'on peut faire pivoter) où le condamné a visualisé avec effroi tous les crimes odieux dont il était responsable.
Puis, d'un revers de manche, le juge a congédié les gardes qui ont fait sortir les prisonniers sans ménagement.
Sur ces entrefaites, un messager est arrivé. Il tenait un rouleau qu'il a remis au président du tribunal, qui s'est empressé de le déroulé. Après m'avoir fait signe d'approcher, le Magistrat a déclaré:
"Sa majésté Yan Lo, le Roi des enfers, a fait remonté votre dossier jusqu'aux mains augustes de l'Empereur Céleste en personne. Sa sérénissime grandeur, dans sa grande bienveillance, a décidé de vous permettre de retourner dans votre précédente incarnation pour deux cycles duo-décennaux terrestres de plus et elle vous accorde une digne descendance."
Il se montrait impulsif et arrogant, n'hésitait pas à tenir tête à son père qui finissait toujours par céder, comme le font souvent les parents pour un enfant longtemps désiré. Le jeune homme échoua à plusieurs reprises aux examens de lettré au grand désespoir de son père. Ce Don du Ciel était devenu au fil du temps un cadeau empoisonné!
Le préfet, quand à lui, fut victime de sa noblesse d'âme. Il ne sut pas contrer les médisance de ses collègues et tomba en disgrâce. Nommé à quelque poste obscur dans une province excentrée, il perdit son train de vie. Son fils prodigue acheva de le ruiner en laissant des sommes considérables dans les tripots. Vingt-quatre ans après sa singulière résurrection, comme il avait été annoncé dans son rêve, le fonctionnaire Dong passa pour de bon de vie à trépas. Don du Ciel devenu chef de famille, tenta de se réformer. Trop pauvre pour reprendre ses études, il chercha du travail, mais sa mauvaise réputation était telle que personne  ne voulut l'engager. Une nuit d'insomnie, alors qu'il arpentait les rues en proie au désespoir, il croisa au clair de Lune un homme aux cheveux blancs qui marchait avec une canne et qui avait l'allure d'un maître Taoïste. L'inconnu l'appela par son nom et, en le fixant de ses yeux impénétrables , lui dit:
- Votre Père, le préfet Dong m'a autrefois sauvé la vie. Mon nom est Tan Jin Xuan.
Allez dans la capitale du Shanxi rendre visite de ma part à la famille Hoang. Elle cherche un précepteur pour son fils. Vous rencontrerez là-bas une noble jeune fille. Elle se nomme Fleur de Jade. Je suis son Père. elle vous est destinée et vous portera chance. Je serais très honoré que vous acceptiez qu'elle partage votre natte. Don du Ciel resta songeur un moment, les yeux dans le vague. Puis il chercha du regard l'ancien pour le remercier, mais son bienfaiteur avait déjà disparu, avalé par l'obscurité de la ruelle.
Le préfet Dong, qui racontait cette histoire d'une voix faible et tremblante, se passa la main sur les yeux et murmura cette phrase avant de s'endormir d'un profond sommeil :
- J'ai alors perdu connaissance et je me suis réveillé à l'instant dans mon lit.
 
 Quelques semaines plus tard, la jeune épouse du Préfet sut qu'elle était enceinte et, un an après la curieuse maladie de son époux, elle mit au monde un charmant garçon qui, selon les dires du devin, portait les signes d'une haute destinée. Et en souvenir de l'étrange rêve du père, l'enfant fut appelé "Don du Ciel". Le Préfet Dong s'attacha à transmettre à son fils le culte de l'étude et de la vertu. Mais toutes les qualités ne sont pas héréditaires. Don du Ciel, quoi que fort doué, négligeait la fréquentation des classiques où il s'acoquina avec des poètes libertaires et des joueurs incorrigibles.
Le jeune homme prit le chemin du Shanxi. Se recommandant du vieillard, il fut introduit dans la riche famille Hoang. Celle ci s'étonna cependant qu'il ait rencontré le vieux Tan qui, désabusé par ce monde impermanent, s'en était allé un jour en direction de quelque montagne sacrée, refuge des Immortels. N'ayant aucune nouvelle de lui, on le considérait mort depuis longtemps. Et par pudeur, Don du Ciel n'évoqua pas les dernières paroles du vieil homme concernant sa fille fleur de Jade.
Les mois passèrent. Le jeune Lettré, qui ne voulait pas décevoir ses hôtes, se montra fort respectable et d'un grand sérieux dans sa tâche de précepteur. il fut très estimé et parut un gendre tout à fait convenable pour la jeune fille de la maison qui portait des épingles à cheveux, signe quelle était en âge de se marier. Elle se prénommait Phénix et répondait en tout points aux canons de la vertu et de la beauté féminine de ces temps révolus. Elle était douce et vive, patiente et attentionnée. Elle avait la grâce du saule. Sa peau était aussi délicate et parfumée que la chair d'une pêche blanche. Ses lèvres étaient un écrin de soie pourpre qui rehaussait l'ivoire exquis de ses dents. Ses yeux brillaient comme deux perles noires du trésor du roi Dragon des mers du Sud. Les jeunes gens semblaient éprouver une attirance réciproque et s'entendre à merveille. Les parents firent des sous-entendus appuyés, dans la limite des convenances, mais malgré tout, Don du Ciel faisait a sourde oreille. Il avait en tête les paroles du vieux Tan au sujet de sa fille.
Un soir, au cours du souper alors que la question du mariage était évoquée à mots couverts mais de façon très appuyée et très explicite, le jeune homme, ne voulant pas offenser ses hôtes, leur avoua son secret. Cela eu pour effet de déclencher un éclat de rire général. La belle Phénix s'exclama:
- Sachez que Tan Jin Xuan est mon père ! Mon nom de naissance est fleur de Jade. Après la ruine de notre famille et la mort de ma mère, mon père, trop pauvre pour m'élever décemment, m'a confié à son cousin Hoang qui m'a adopté. Et pour écarter le malheur qui s'était abattu sur les miens, il a changé mon prénom. Notre mariage est donc prédestiné !
Et au jour faste calculé par l'astrologue, les noces furent célébrées en grande pompe. Grâce à sa nouvelle position sociale, Don du Ciel put reprendre ses études et passer les examens. Il fut premier au grade de licencié au niveau provincial et partit tenter sa chance à la capitale au concours du doctorat mandarinal. Il remporta l'épreuve avec les félicitations du Jury et obtint un poste au Palais Impérial. Bien noté par ses supérieurs, il eut rapidement de l'avance et fut remarqué par le Fils du Ciel qui ne tarda pas à lui confier le Ministère de la Justice.
Tout était allé si vite quel'ivresse du pouvoir s'empara de Don du Ciel. Son ancienne arrogance refit surface et il était habité par la soif de vengeance de sauver l'honneur familial. Il entreprit de persécuter le intrigants qui avaient autrefois calomnié son Père et tous ceux qui avaient l'audace d'évoquer ses frasques passées. Il les fit destituer, condamner à l'exil ou à de lourdes peines. Beaucoup furent acculés au suicide. Hanté par la peur des complots et visant le poste de premier ministre, il entretenait un réseau d'informateurs et de sbires qui œuvraient dans tous les milieux n'hésitant pas à recourir à la corruption, au chantages et aux manipulations de toutes sortes.
Le jeune ministre de la justice était devenu rapidement un vieux renard de la politique. Son influence s'infiltrait partout, jusque dans le gynécée impérial. Il était sur le point d'obtenir la place qu'il convoitait. Et, pour donner le change, habile à manier la rhétorique mandarinale, il parlait avec la plus extrême humilité. En outre, avec la plus parfaite hypocrisie, il refusait tout signe de luxe trop apparent, en dehors de ceux exigés par le protocole, multipliait ostensiblement les actes de charité et de dévotion.
Un jour, un mendiant en haillon se présenta à la porte du Palais de Don du Ciel et demanda audience. Les gardes l'éconduisirent sans ménagement, mais le gueux, apercevant le ministre qui traversait la cour pour monter sur son char, l'interpella en ces termes :
- Oh don du Ciel, c'est moi, ton vieil ami ! Tes fiers-à-bras refusent de m'écouter ! 
Le dignitaire se retourna en direction du portail, écarquilla les yeux et fit signe aux soldats de chasser l'intrus. Mais le gueux s'égosilla :
- Oh, dis donc, fils du préfet Dong, quel prétentieux tu fais ! Tu refuses de recevoir les vieilles connaissances? Une si profonde amitié reniée parce que monseigneur porte maintenant une robe de satin rouge et une ceinture de Jade ! Tu étais moins fier quand nous buvions coudes à coudes en chantant des poèmes !
Croyant avoir affaire à l'un de ses anciens compagnons de beuverie et voulant éviter un scandale, le garde des Sceaux de l'empire du milieux ordonna aux sentinelles de laisser le fâcheux approcher. Il pensait se débaraser de lui avec quelques taels. Il vit venir à lui un homme singulier qui s'appuyait sur un bâton neuf fois tordu. Son visage buriné, où trônait un large front dégarni, arborait une barbiche poivre et sel qui avait l'allure d'un vieux chasse-mouches. il portait une robe délavée et un bonnet fatigué et posé de travers sur la broussaille de ses cheveux où la grisaille des ans se mellait à la poussière des grands chemins. Son excellence Don du Ciel resta un moment interdit. Il dévisagea l'intrus sans le reconnaître mais son regard lui rappelait vaguement quelque-chose. L'inconnu ricana et dit :
-Comme ce monde fugitif est propice à l'oubli ! Te voila dans cette existence en bien fâcheuse posture. Tu n'es pas prêt de rentrer dans notre chère partie. Ah ça non, tu as pris une bien mauvaise direction ! Tu peux remercier ton vieil ami de venir à ton secours. J'ai heureusement trouvé le chemin. Il faut dire que j'ai consacré les deux tiers de cette vie à le chercher. Mais ne restons pas là. Les inspecteurs de l'Empereur de Jade pourraient me repérer ! L'étrange mendiant tourna la tête à droite et à gauche, prit le ministre par le bras et l’entraîna sous la véranda du Palais puis reprit :
- Tout va bien, ils ne sont plus dans les parages, avec ce déguisement ils ne m'on pas reconnu. Eh, eh, vieux frère, il faut dire que je prends des risques au nom de notre grande amitié. J’enfreins pour toi un règlement céleste. Je n'ai, en principe, pas le droit de t'aider. Mais j'ai hâte que tu t'éveille à la réalité, que tu sortes la tête de l'eau boueuse de l'illusion et que tu accomplisse ta mission. Sinon, il te faudrait plusieurs vies avant que nous puissions à nouveau festoyer au banquet des Immortels. Et là haut, sans toi, je finirais par m'ennuyer ! Le ministre laissa parler cet extravagant, le prenant pour un pauvre fou. Il ne voulait pas le contrarier, moins par peur d'un esclandre que par compassion. L'original sortit une petite boite de son sac, en tira avec ses doigts crasseux une perle vermeille et continua :
-Tu vois, je l'ai fabriqué pour toi avec mon fourneau alchimique. c'est une pilule de l'éveil. Elle est du cinabre le plus pur. Prends là et l’œil de ton esprit s'ouvrira.
Don du Ciel balbutia un refus poli. L'autre s'exclama:
- Tu es trop bête. Ton esprit est-il à ce point embrumé pour ne pas suivre le conseil de ton vieil ami? Allez, avale!
Et profitant du rictus de dégoût qui entrouvrait la bouche du ministre, il lui mit la pilule sur la langue. Celle ci fondit aussitôt et son effet ne tarda pas à se faire sentir. don du Ciel cru que la foudre s'était abattue sur le sommet de son crane. Il eut la nette impression de sortir d'un rêve éveillé. Et tout devint clair, lumineux, limpide, comme du cristal de roche. il sut qui il était en réalité et ce qu'il était venu faire ici-bas. Il reconnu son ami. Tous les deux se regardèrent et explosèrent en un rire tonitruant. Les larmes aux yeux, ils s'étreignirent longuement. Puis le Ministre prit son vieux compagnon par l'épaule et le conduisit dans ses appartements. Ils passèrent la nuit à boire et à se remémorer leur vie au Palais de Jade, le plus plaisant séjour des bienheureux. Les fruits de la terre, même savamment distillés, ne pouvaient effacer le parfum subtil que l'Ambroisie divine et les Pêches d'Immortalité avaient laissé au tréfonds de leurs âmes.
Don du Ciel et son ami avaient été de jeunes Immortels attachés au service de l'Empereur Céleste. Le Ministre était chambellan à la cour, le Taoïste échanson. Là haut, tous deux s'étaient souvent enivré plus qu'il n'y convient et s'étaient attardés à lutiner à plusieurs reprise quelques vierges célestes, suivantes de l'Impératrice de Jade. Leur service divin s'en était ressenti. L'Empereur indigné, les avait exilés du séjour des bienheureux et condamnés à s'incarner dans le monde des mortels afin d'y accomplir une tâche sacrée. Ils ne remonteraient que quand elle serait accomplie. Le chambellan avait pour mission de conseiller le fils du ciel afin de restaurer l'amour et la vertu parmi les fonctionnaires de l'empire du milieu. L'échanson devait mener trois douzaines d'homme jusqu'à l'union ultime au Tao. ce dernier avait achevé son labeur et, avant de regagner le palais de Jade, il avait voulu venir en aide à son ami qui, ayant été contaminé jusqu'ici par le puissant poison des passions humaines, aurait eu encore à errer longtemps, de vie en vie dans ce mode illusoire.
Après la visite du mendiant, Don du Ciel renonça à ses manigance et exerça dignement sa fonction. Écartant les mandarins corrompus, faisant la chasse au favoritisme et à l'ambition, il réussit à rehausser l'édifice de la magistrature avec le ciment de l'intégrité et la charpente de l'équité. par pur mérite, sans intrigue aucune, il fut nommé Premier Ministre. Et il garda ce poste sous le nouvel Empereur. Grâce à son influence, l'Empire du milieu fut, pour des décennies, un sanctuaire de justice, de prospérité. Et un souffle d'harmonie Céleste y fit flamboyer les peintres, les musiciens et les Poètes. Don du Ciel avait fini par rendre son nom véridique. Sa mission était accomplie en une seule vie.
Ainsi le chambellan retrouva son ami et sa fonction à la cour céleste. Son aventure terrestre avait condensé dans son esprit quelques gouttes de sagesse et il ne tarda pas à obtenir de l'avancement. D'après certains médiums, il serait aujourd'hui ministre et son épouse, fleur de Jade, l'aurait rejoint dans ses appartements stellaires qui donnent sur les rives du fleuve argenté, l'un des noms chinois qui désigne la voie lactée.

 

Les Contes de Terre Spirituelle.

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