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Le Musicien du Lac des Grues

Le Musicien du lac des grues - Histoire Taoïste
Wen Rouchoun descendait d’une vieille famille de lettrés du Shanxi. Dès son enfance il était pris de passion pour la Musique. Il finit même par délaisser l’étude des classiques pour aller prendre des cours auprès des maîtres de musique parmi les plus réputés de la province. Il passait ainsi la plus grande partie de son temps à s’exercer au Luth. Au grand dam de ses parents, il échoua aux examens de mandarin. Ne pouvant plus supporter les reproches de son père, il s’enfuit un beau jour d la demeure familiale. Il se mit à gagner sa vie comme musicien ambulant.
Un soir alors qu’il jouait sur la place d’un village Wen Rouchoun aperçut dans a foule des badauds un vieux taoïste, vêtu d’une robe de grosse toile rapiécée, appuyé sur une canne en bambou et qui portait en bandoulière un sac où l’on devinait la forme d’un Luth. Le vieillard prêta l’oreille au concert un court instant puis reprit la route. Après avoir fini son morceau, le jeune lettré couru derrière lui et l’aborda en ces termes:
- Pardonnez mon audace, ô vénérable, mais puisque vous semblez être vous aussi musicien, j’aimerais entendre votre avis sur mon jeu et recevoir vos conseils.
Le vieux taoïste eut une moue embarrassée avant de répondre:
-Vous ne manquez pas de talent et d’habileté pour produire des jolis sons. Votre musique réjouit peut-être l’oreille de quelques villageois mais je ne crois pas qu’elle puisse charmer les oiseaux!
Et sans rien ajouter, le solitaire continua son chemin.
Confus et intrigué, Wen Rouchoun suivit de loin le Taoïste, dans l’espoir de l’entendre jouer à une prochaine halte, curieux de savoir quelle musique il faisait. À la tombée de la nuit, le vieux s’arrêta dans une clairière et sortit l’instrument de son fourreau. Le jeune lettré resta caché dans les buissons, impatient de l’écouter. Dès que les cordes du Luth vibrèrent, une mélodie d’une beauté ineffable se déploya. Une brise parfumée fut frémir les feuilles des arbres et deux grues blanches, pareilles à deux esprits féeriques se posèrent dans la clairière avec une grâce infinie. Modulant leurs chants en accord avec la musique, elles déroulèrent une danse nuptiale fantomatique dans la lumière dorée du crépuscule. Aux dernières notes de la mélodie, les grues s’envolèrent et disparurent dans le soleil couchant. Le lettré se précipita alors au pied du vieil homme et le supplia de lui enseigner son art.
Le jeune musicien marcha ainsi sur les traces de l’ancien. Celui-ci lui apprenait des airs, les lui faisait répéter, le corrigeait, tour à tour patient, irascible ou ironique, toujours avare de compliment.
Au bout de quatre années de commune errance, le maître de musique dit à son disciple:
-Je n’ai plus rien à t’apprendre. Tu sais jouer, tu connais les modes et les rythmes, tu as la technique, tes doigts sont agiles. J’ai essayé de te faire pénétrer au cœur de notre art, mais mais tu n’en as touché que l’écorce. Le pas décisif, tu dois le faire seul. Cherche et quand tu penseras l’avoir atteint,viens me retrouver. Je t’attendrais dans la grotte de la Source de Jade, sur le Mont des Trois-Pics.
Et leurs chemins se séparèrent. Trois ans passèrent. Par une belle journée, au cœur de l’été, Wen Rouchoun se présenta devant la grotte où son maître l’attendait.
-Alors, tu pense avoir franchi le seuil...
-Il me semble bien, Maître. J’ai joué l’autre jour dans le palis d’un préfet. C’était une mélodie du mode Chang, celui de l’automne. Un vent frais s’est engouffré dans la salle, des feuilles mortes y ont tourbillonné et des larmes ont coulé sur les joues de l’auditoire.
-Eh bien suis-moi et montre moi. Quand le chemin est découvert, l’artiste véritable peut le retrouver à sa guise.
Et le Maître entraîna son disciple près du lac de la paix céleste. Ils s’installèrent sur un rocher, surplombant les eaux tranquilles où le ciel semblait jaillir des profondeurs de la terre.
-Joue moi quelque chose dans le mode You.
Wen Rouchoun prit son Luth, l’accorda et improvisa une mélodie. Soudain le vieux taoïste entra dans une violente colère:
-Je n’entendes que des notes, mais pas de musique! Au palais du préfet, tu as du te laisser abuser par les apparences, aveuglé par ton orgueil! Il arrive qu’en été des feuilles grillées par la sécheresse tombent des arbres et c’est un courant d’air qui a du faire pleurer les yeux de ton auditoire. Mais ici, il ne se passe rien! Tu joues le Mode de l’hiver, mais où est le vent glacé? L’eau du Lac a-t-elle gelée, la neige s’est-elle mise à tomber? Tu ne joues qu’avec tes doigts, ton cœur est plus dur que ce rocher, la musique du Tao ne pourra jamais y couler!
Et le Maître arracha le Luth des mais de son élève, le fracassa contre le rocher. Quand l’instrument se brisa, faisant résonner une plainte déchirante, ce fut comme si le cœur de Wen Rouchoun se fendit en deux. Il pleura et resta prostré, secoué de sanglots. Il pleura toute la nuit en serrant dans ses bras son Lut brisé et ne s’endormit qu’aux première lueurs de l’aurore. En fin de matinée, le vieux taoïste réveilla son disciple et l’entraîna de nouveau au bord du Lac. Il le fit s’asseoir sur le rocher, lui tendit son propre Luth et lui dit:
- Essaie encore une fois. Ce sera la dernière. L’échec de l’élève est aussi celui du Maître. Si tu échoues, je me jetterais dans les eaux du Lac.
Et le maître descendit sur la rive. Les yeux rougis, le coeur débordant d’un désespoir infini, Wen Rouchoun pinça de nouveau les cordes dans le mode You. Peu à peu, un vent glacé se mit à gémir, faisant frissonner la surface du lac. Le musicien apperçut la silhouette de son maître qui marchait sur les eaux. Il comprit alors que lac avait gelé. Il avait réussi. Il esquissa un sourire et sa main resta au dessus des cordes.
-Attention! mugit dans le vent la voix du vieux taoïste, continue, sinon je vais me noyer! Et gardes mon Luth, c’est mon cadeau d’adieu! Tu en auras besoin pour enseigner notre art!
Wen Rouchoun se remit à jouer. Il entendit alors un battement d’ailles. Là où marchait à l’instant son maître sur le miroir du lac il ne vit plus qu’une grue blanche qui prenait son envol. Elle disparut au dessus des trois pics enneigés avec des cris qui ressemblaient à des rires.
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